J1.11 - LA VIE N'EST PAS UN ROMAN

 

XI

LA VIE N EST PAS UN ROMAN

     Un dimanche matin, un peu après l’arrivée du train de dix heures, qui avait amené Labassindre et une bruyante cargaison de Ratés, Jack, en train de guetter un écureuil autour du fameux piège, entendit sa mère l’appeler.
 
    La voix venait du cabinet de travail du poète, de ce laboratoire solennel d’où tombaient les colères, les observations désœuvrées, la surveillance maussade de l’ennemi. Averti par l’accent de sa mère ou seulement par cette intelligence des nerfs si subtile chez certains êtres, l’enfant se dit : « C’est pour aujourd’hui… » et monta l’escalier à vis en tremblant.
 
Depuis plus de dix mois qu’il n’avait pénétré dans le sanctuaire, bien des changements s’y étaient opérés. La majesté du lieu lui sembla atténuée. Les tentures mangées par le soleil, imprégnées de la fumée des pipes, le divan algérien crevé, la table en chêne fendue en maint endroit, l’encrier boueux, les plumes rouillées, disaient que les discussions et la flâne avaient apporté là cette banalité qui erre dans les salles d’estaminet.
 
Seule, la chaire Henri II trônait toujours au milieu de ces débris avec une immuable autorité. C’est là que d’Argenton était assis pour recevoir l’enfant, tandis que Labassindre et le docteur Hirsch se tenaient debout à ses côtés comme des assesseurs de justice et que les visiteurs de la semaine, le neveu de Berzelius et deux ou trois autres barbes grises, s’étalaient sur le canapé entouré d’un nuage de fumée.
 
Jack vit tout cela en un clin d’œil, le tribunal, le juge, les témoins, et sa mère, là-bas, debout à une fenêtre ouverte, qui semblait regarder au loin très fixement dans la campagne, comme pour détacher son attention, sa responsabilité, de ce qui allait se passer.
 
– Viens çà, mignot, dit le poète, à qui sa chaire en vieux chêne donnait parfois des velléités de « viel langaige, » viens çà.
 
Sa voix, dans ces intonations précieuses, conservait une telle dureté de timbre, une telle inflexibilité de forme qu’on eût pu croire que c’était le fauteuil Henri II lui-même qui parlait.
 
– Je te l’ai dit bien des fois, enfant : la vie n’est pas un roman. Tu as pu t’en rendre compte en me voyant souffrir, me débattre, au premier rang dans la mêlée littéraire, sans jamais ménager ni mon temps ni mes forces, parfois lassé, jamais vaincu, et m’obstinant, malgré la destinée, à combattre le bon combat. Maintenant, c’est à ton tour de descendre dans la lice. Te voilà devenu un homme.
 
Il n’avait guère plus de douze ans, le pauvre petit.
 
– Te voilà devenu un homme. Il s’agit de nous prouver que tu n’en as pas seulement l’âge et la taille, mais qu’il t’en vient aussi le cœur. Je t’ai laissé pendant plus d’un an te développer dans la libre nature, donner tout le jeu nécessaire à tes muscles et à ton esprit. D’aucuns m’ont accusé de ne pas m’occuper de toi. Ah ! routine !… Je te surveillais, au contraire, je t’étudiais, je ne te perdais pas de l’œil une minute. Grâce à ce long et minutieux travail, grâce surtout à cette infaillible méthode d’observation que je me flatte de posséder, je suis arrivé à te connaître. J’ai vu quels étaient tes instincts, tes aptitudes, ton tempérament. J’ai compris dans quel sens il fallait agir pour le mieux de ton intérêt, et, après avoir soumis mes observations à ta mère, j’ai agi.
 
À cet endroit de son sermon, d’Argenton s’arrêta pour recevoir les félicitations de Labassindre et du docteur Hirsch, pendant que le neveu de Berzelius et les autres, absorbés silencieusement dans leurs longues pipes, remuaient la tête de haut en bas comme des magots et se contentaient de répéter avec des airs prudhommesques : « Bon, cela !… Bon, cela ! »
 
Jack, effaré, essayait de distinguer quelque chose dans cette phraséologie incompréhensible, qui passait bien haut par-dessus sa tête, comme une nuée chargée d’éclairs. Il se demandait : « Qu’est-ce qui va me tomber dessus tout à l’heure ? »
 
Quant à Charlotte, elle continuait à regarder dehors, la main au-dessus des yeux, guettant je ne sais quoi au loin dans la campagne.
 
– Venons au fait, dit subitement le poète en se redressant sur sa chaire et prenant une voix cassante qui cingla l’enfant comme un coup de cravache. La lettre que tu vas entendre t’en apprendra plus long que toutes les explications. Commence, Labassindre.
 
Grave comme un greffier de conseil de guerre, le chanteur prit dans sa poche une lettre de paysan ou de conscrit, grossièrement pliée et cachetée, et lut, après deux ou trois mugissements caverneux :
 
Fonderie d’Indret (Loire-Inférieure).
 
Mon cher frère, selon que je t’avais marqué dans ma dernière, j’ai parlé au directeur pour le jeune homme de ton ami, et malgré que ce jeune homme soit encore bien jeune et pas dans les conditions qu’il faudrait pour être apprenti, le directeur m’a permis que je le prenne comme apprenti. Il aura son logement et sa nourriture chez nous, et je te promets de faire en sorte qu’il soit dans quatre ans un bon ouvrier. Tout le monde d’ici va bien. Ma femme et Zénaïde te disent bien des choses, et le Nantais aussi, et moi aussi.
 
ROUDIC,
 
Chef d’atelier aux halles de montage.
 
– Tu entends, Jack ! reprit d’Argenton, l’œil allumé, le bras tendu, dans quatre ans tu seras un bon ouvrier, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus beau, de plus fier sur cette terre de servitude. Dans quatre ans tu seras cette chose sainte : le bon ouvrier.
 
Il avait bien entendu, parbleu ! « le bon ouvrier. » Seulement il ne comprenait pas bien, il cherchait.
 
À Paris, quelquefois l’enfant avait vu des ouvriers. Il y en avait qui habitaient dans le passage des Douze-Maisons ; et tout auprès du Gymnase, une fabrique de phares dont il guettait souvent la sortie, laissait s’échapper, vers six heures, une troupe d’hommes aux blouses tachées d’huile, aux mains noires, rudes, déformées par le travail.
 
Cette idée qu’il porterait une blouse le frappa tout d’abord. Il se rappelait le ton de mépris dont sa mère disait autrefois « ce sont des ouvriers, des gens en blouse, » le soin avec lequel elle évitait dans la rue le frôlement salissant de leurs vêtements souillés. Toutes les belles tirades de Labassindre sur la fonction, l’influence de l’ouvrier au dix-neuvième siècle, venaient, il est vrai, contredire ou atténuer ces souvenirs vagues dans son esprit. Mais ce qu’il saisit de bien net, de bien désolant, c’est qu’il faudrait partir, quitter la forêt dont il voyait d’ici les cimes vertes, la maison des Rivals, sa mère enfin, sa mère qu’il avait si péniblement reconquise et qu’il aimait tant.
 
Qu’est-ce qu’elle avait donc, mon Dieu, a rester toujours à cette fenêtre, détachée de tout ce qui se disait autour d’elle ? Pourtant, depuis un moment, elle avait perdu son immobilité indifférente. Un frisson convulsif la secouait toute, et sa main, qu’elle tenait au-dessus de ses yeux, se rabattait comme pour cacher des larmes. C’était donc bien triste ce qu’elle venait de voir là-bas, dans la campagne, à l’horizon où se couchent les jours, où disparaissent tant de rêves, d’illusions, de tendresses et de flammes ?
 
– Alors, il faudra que je m’en aille ? demanda l’enfant d’une voix éteinte, presque machinale, comme s’il laissait parler sa pensée, l’unique pensée qui fût en lui.
 
À cette naïve demande, tous les membres du tribunal se regardèrent avec un sourire de pitié ; mais, du côté de la fenêtre, on entendit un grand sanglot.
 
– Nous partirons dans huit jours, mon garçon, répondit Labassindre rondement ; il y a longtemps que je n’ai vu mon frère. Ça me fera une occasion d’aller me retremper au feu de ma vieille forge, triple Dieu !
 
En parlant, il retroussait sa manche, gonflant à les crever les muscles de ses gros bras tout tatoués et velus.
 
– Il est superbe ! fit le docteur Hirsch.
 
Mais d’Argenton, qui ne perdait pas de vue celle qui pleurait debout à la fenêtre, avait pris une figure distraite et un sourcil terriblement froncé.
 
– Tu peux te retirer, Jack, dit-il à l’enfant, et te préparer à partir dans huit jours.
 
Jack descendit, ahuri, stupéfait, se répétant à lui-même : « Dans huit jours ! dans huit jours ! » La porte de la rue était ouverte. Il s’élança dehors, tête nue, comme il était, courut à travers Étiolles jusqu’à la porte de ses amis, et, rencontrant le docteur qui sortait, le mit en deux mots au fait de ce qui venait de se passer.
 
M. Rivals fut indigné.
 
– Un ouvrier ! Ils veulent faire de toi un ouvrier ! C’est ce qu’ils appellent s’occuper de ton avenir. Attends, attends. Je m’en vais lui parler, moi, à monsieur ton beau-père.
 
Ceux qui les virent passer dans le pays, le brave docteur parlant haut, gesticulant, le petit Jack sans chapeau, tout essoufflé de sa course, se dirent : « Il y a quelqu’un de malade aux Aulnettes. »
 
Personne n’était malade, certes. Quand le médecin arriva, on se mettait à table ; car à cause de l’estomac exigeant du maître de maison, et comme dans les endroits où l’on s’ennuie, on avançait toujours l’heure des repas.
 
Toutes les figures étaient riantes ; et même l’on entendait Charlotte qui descendait de sa chambre en fredonnant dans l’escalier.
 
– Je voudrais vous dire un mot, monsieur d’Argenton, dit le vieux Rivals, les lèvres frémissantes.
 
Le poète frisa sa grosse moustache :
 
– Eh bien ! docteur, mettez-vous là. On va vous donner une assiette, et vous nous direz votre mot en déjeunant.
 
– Non, merci ! je n’ai pas faim ; et puis ce que j’ai à vous dire, ainsi qu’à madame – il salua Charlotte qui venait d’entrer – est tout à fait confidentiel.
 
– Je me doute bien de ce qui vous amène, dit d’Argenton qui se souciait peu d’un tête-à-tête avec le médecin. C’est pour l’enfant, n’est-ce pas ?
 
– Tout juste, pour l’enfant.
 
– Dans ce cas, vous pouvez parler. Ces messieurs savent ce dont il s’agit, et j’apporte dans tous mes actes assez de loyauté et de désintéressement pour ne pas craindre la lumière.
 
– Mais, mon ami… hasarda Charlotte que cette explication devant tous épouvantait pour plusieurs raisons.
 
– Vous pouvez parler, docteur, dit froidement d’Argenton.
 
Debout, en face de la table, l’autre commença :
 
– Jack vient de m’apprendre que vous allez le mettre en apprentissage aux forges d’Indret. Est-ce sérieux, voyons ?
 
– Très sérieux, mon cher docteur.
 
– Prenez garde, reprit M. Rivals en se contenant, cet enfant-là n’a pas été élevé pour un métier aussi dur. En pleine croissance, vous allez le jeter dans un élément nouveau, une atmosphère nouvelle. C’est sa santé, c’est sa vie que vous jouez. Il n’a rien de ce qu’il faut. Il n’est pas assez fort.
 
– Ah ! permettez, mon cher confrère… interrompit solennellement le docteur Hirsch.
 
M. Rivals haussa les épaules et continua, sans même le regarder :
 
– C’est moi qui vous le dis, madame. (il affectait de s’adresser à Charlotte, que cet appel à ses sentiments refoulés embarrassait singulièrement.) Il n’est pas possible que votre enfant résiste à une existence pareille. Vous le connaissez bien, vous, sa mère. Vous savez que c’est une nature fine, délicate, sans résistance contre la fatigue. Et je ne parle ici que de la peine physique. Mais croyez-vous qu’un enfant aussi bien doué, dont l’esprit déjà ouvert est préparé à toutes les études, ne souffrira pas mille morts dans cet anéantissement forcé, ce sommeil de toutes ses facultés intelligentes auquel vous allez le condamner.
 
– Vous vous trompez, docteur, dit d’Argenton qui s’irritait. Je connais le sujet mieux que personne. Je l’ai fait travailler. Il n’est bon qu’à des ouvrages manuels. Son aptitude est là, rien que là. Et c’est quand je lui offre les moyens de la développer, cette aptitude, quand je lui mets un métier superbe dans les mains, qu’au lieu de me remercier, monsieur va se plaindre, chercher des protecteurs hors de sa maison, chez des étrangers !
 
Jack essaya de protester. Son ami lui en évita la peine.
 
– Il n’est pas venu se plaindre. Il m’a seulement fait part de votre décision. Et je lui ai dit ce que je lui répète encore devant vous : Jack, mon enfant, ne te laisse pas faire. Jette-toi au cou de tes parents, de ta mère qui t’aime, du mari de ta mère qui doit t’aimer à cause d’elle. Supplie-les, conjure-les. Demande-leur ce que tu leur as fait pour qu’ils veuillent ainsi te dégrader, te mettre au-dessous d’eux.
 
– Docteur, fit Labassindre avec un coup de poing qui ébranla la table, l’outil ne dégrade pas l’homme, il l’ennoblit. L’outil, c’est le régénérateur du monde. À dix ans, Jésus-Christ maniait le rabot.
 
– C’est pourtant vrai, murmura Charlotte, qui eut tout de suite une vision de son Jack en petit Jésus avec son petit rabot, défilant dans une procession de Fête-Dieu.
 
– Ne vous laissez donc pas prendre à ces fariboles, madame, cria le docteur exaspéré. Faire de votre enfant un ouvrier, c’est l’éloigner de vous à tout jamais. Vous l’enverriez au bout du monde qu’il serait encore moins loin de votre esprit, de votre cœur ; car il y aurait en vous ces moyens de rapprochement que permettent les distances et que les différences sociales anéantissent pour toujours. Vous verrez, vous verrez. Un jour viendra où vous rougirez de lui, où vous trouverez qu’il a les mains rudes, le langage grossier, des sentiments à l’envers des vôtres, un jour où il se tiendra devant vous, devant sa mère, comme devant une étrangère d’un rang plus élevé que le sien, non pas seulement humilié, mais déchu.
 
Jack, qui n’avait pas encore dit un mot, et qui, blotti dans le coin du buffet, écoutait très attentivement, s’émut tout à coup à cette pensée d’une désaffection possible entre sa mère et lui.
 
Il fit un pas au milieu de la salle et, raffermissant sa voix :
 
– Je ne veux pas être ouvrier, dit-il résolument.
 
– Oh ! Jack !… murmura Charlotte défaillante.
 
Ce fut d’Argenton qui prit la parole cette fois :
 
– Ah ! vraiment, tu ne veux pas être ouvrier ? Voyez-vous cela ! monsieur qui veut ou qui ne veut pas accepter une chose que j’ai décidée, moi ! Ah ! tu ne veux pas être ouvrier. Mais tu veux bien manger, n’est-ce pas ? Et tu veux bien te vêtir, dormir, te promener ? Eh bien ! je te déclare que j’ai assez de toi, affreux petit parasite, et que si tu ne veux pas travailler, moi je renonce à être plus longtemps ta dupe.
 
Il s’arrêta subitement, et passant de la colère folle à cette froideur qui était sa ligne de conduite :
 
– Montez dans votre chambre, lui dit-il. Je verrai ce que j’ai à faire.
 
– Ce que vous avez à faire, mon cher d’Argenton, moi je vais vous le dire…
 
Mais Jack n’entendit pas la fin de la phrase de M. Rivals ; un geste de d’Argenton l’avait poussé dehors.
 
Dans sa chambre, le bruit de la discussion lui arriva comme les parties variées d’un grand orchestre. Il distinguait les voix, les reconnaissait toutes ; mais elles entraient les unes dans les autres, unies par leur résonnance, et cela faisait un tapage discord sur lequel des lambeaux de phrases seuls surnageaient :
 
– Vous en avez menti.
 
– Messieurs !… messieurs !…
 
– La vie n’est pas un roman.
 
– Bourgeron sacré, beûh ! beûh !
 
Enfin la voix de tonnerre du vieux Rivals retentit sur le seuil :
 
– Que je sois pendu, si je remets jamais les pieds chez vous !
 
Puis la porte se referma violemment, et la salle à manger s’emplit d’un grand silence, coupé par le train des fourchettes en pleine activité.
 
Ils déjeunaient.
 
« Vous voulez le dégrader, le mettre plus bas que vous. » L’enfant avait retenu cette phrase, et il sentait bien en lui-même que c’était là, en effet, l’intention de son ennemi.
 
Eh bien, non, mille fois non, il ne voulait pas être ouvrier.
 
La porte s’ouvrit. Sa mère entra.
 
Elle avait beaucoup pleuré, et de vraies larmes, de celles qui creusent des rides. Pour la première fois, la mère apparaissait sur ce visage de jolie femme, la mère douloureuse et meurtrie.
 
– Écoutez-moi, Jack, dit-elle en essayant d’être sévère, il faut que je cause sérieusement avec vous. Vous venez de me faire une grande peine, en vous mettant en révolte ouverte contre vos vrais amis et en refusant d’accepter la position qu’ils vous offraient. Je sais bien qu’il y a dans cette existence nouvelle…
 
Pendant qu’elle parlait, elle évitait le regard de l’enfant, un regard de douleur, de reproche, si ardent, si éploré, qu’elle n’aurait pas pu lui résister.
 
… – Qu’il y a dans cette existence nouvelle que nous rêvions pour vous un désaccord apparent avec la vie que vous aviez eue jusqu’à ce jour. J’avoue que moi-même, au premier moment, j’ai été effrayée ; mais vous avez entendu, n’est-ce pas, ce qu’on vous a dit ? La condition du travailleur n’est plus ce qu’elle était autrefois ; oh ! mais plus du tout, du tout. Vous savez bien que le tour de l’ouvrier est venu maintenant. La bourgeoisie a fait son temps, la noblesse aussi. Quoique cependant la noblesse… Et puis enfin, à votre âge, est-ce qu’il n’est pas plus simple de se laisser guider par les personnes qui vous aiment et qui ont de l’expérience ?
 
Un sanglot de son enfant l’interrompit :
 
– Alors tu me chasses, toi aussi, tu me chasses ?
 
Cette fois, la mère n’y tint plus. Elle le prit dans ses bras, l’étreignit passionnément :
 
– Moi, te chasser ? Est-ce que tu le crois ? Est-ce que c’est possible ? Allons ! calme-toi, ne tremble pas, ne t’émeus pas ainsi. Tu sais combien je t’aime, et que si cela ne dépendait que de moi, nous ne nous quitterions jamais. Mais il faut être raisonnable et songer un peu à l’avenir… Hélas ! il est bien sombre pour nous, l’avenir.
 
Et dans un de ces débordements de paroles comme elle en avait encore quelquefois loin du maître, elle essaya d’expliquer à Jack avec toutes sortes d’hésitations, de réticences, ce que leur position dans la vie avait d’irrégulier.
 
– Vois-tu ! mon chéri, tu es encore bien jeune ; il y a des choses que tu ne peux pas comprendre. Un jour, quand tu seras plus grand, je t’apprendrai le secret de ta naissance ; un vrai roman, mon cher ! Un jour, je te dirai le nom de ton père, et de quelle fatalité inouïe ta mère et toi vous avez été victimes. Mais aujourd’hui, ce qu’il faut bien que tu saches, que tu comprennes, c’est que nous n’avons rien à nous, mon pauvre enfant, et que nous dépendons absolument de… de Lui. Comment veux-tu que je m’oppose à ton départ, surtout quand je sais qu’il ne te fait partir que dans ton intérêt ? Je ne peux rien lui demander. Il a déjà tant fait pour nous. Et puis, lui-même n’est pas très riche, et cette terrible carrière artistique lui devient si ruineuse ! Il ne pourrait pas se charger des frais de ton éducation. Que veux-tu que je devienne entre vous deux ? Il faut pourtant prendre un parti. Ah ! si je pouvais y aller à ta place, moi, à cet Indret. Songe que c’était un métier qu’on te mettait dans les mains. Est-ce que tu ne serais pas fier de n’avoir plus besoin de personne pour vivre, de gagner ton pain, d’être ton maître ?
 
À l’éclair qui passa dans les yeux de l’enfant, elle comprit qu’elle avait frappé, juste ; et tout bas, de cette voix caressante et frôleuse qu’ont les mères, elle murmurait :
 
– Fais cela pour moi, Jack ! Veux-tu ? Mets-toi vite en état de gagner ta vie. Qui sait si moi-même, quelque jour, je ne serai pas obligée d’avoir recours à toi comme à mon seul soutien, à mon unique ami ?
 
Pensait-elle ce qu’elle disait ? Était-ce un pressentiment, une de ces déchirures subites de l’avenir qui vous montrent la destinée jusqu’au fond et toute la déconvenue de votre propre existence ? Ou bien avait-elle parlé, emportée dans le tourbillon de ses phrases par l’élan de sa sentimentalité ?
 
En tout cas, elle ne pouvait rien trouver de mieux pour vaincre cette petite âme généreuse. L’effet fut instantané. Cette idée que sa mère pouvait avoir besoin de lui, qu’il lui viendrait en aide avec son travail, le décida subitement.
 
Il la regarda droit dans les yeux :
 
– Jure-moi que tu m’aimeras toujours, que tu n’auras pas honte de moi quand j’aurai les mains noires.
 
– Si je t’aimerai, mon Jack !
 
Pour toute réponse, elle le couvrait de caresses, cachant sous des baisers passionnés son trouble et son remords, car, depuis cette minute-là, la malheureuse femme eut du remords, elle en eut pour toute sa vie et ne pensa plus jamais à son enfant sans un coup de glaive dans le cœur.
 
Mais lui, comme s’il comprenait tout ce que ces embrassements couvraient de honte, d’incertitude, de terreur, il s’y déroba en s’élançant vers l’escalier.
 
– Viens, maman, descendons. Je veux aller lui dire que j’accepte.
 
En bas, les Ratés étaient encore à table. Tous furent frappés de l’air grave et résolu qu’avait Jack en entrant.
 
– Je vous demande pardon, dit-il à d’Argenton. J’ai eu tort de refuser tout à l’heure ce que vous m’offriez. J’accepte maintenant et je vous remercie.
 
– Bien cela, enfant ! dit le poète avec solennité, je ne doutais pas que la réflexion ne vînt à bout de vos résistances… Je suis heureux de voir que vous reconnaissez la loyauté de mes intentions. Remerciez notre ami Labassindre, car c’est à lui que vous devez cette bonne fortune. C’est lui qui vous a ouvert l’avenir à deux battants.
 
Le chanteur tendit sa grosse patte dans laquelle la petite main de Jack s’engloutit.
 
– Tope là, ma vieille ! lui dit-il en affectant de le traiter comme s’ils étaient deux anciens camarades travaillant aux mêmes pièces, dans le même atelier ; et dès ce moment jusqu’au départ, il ne lui adressa plus la parole que sur ce ton familier et brutal que les ouvriers ont entre eux comme un lien de compagnonnage.
 
Pendant ces huit derniers jours, Jack ne fit que courir les bois et les routes. Il éprouvait du trouble, de l’inquiétude, encore plus que de la tristesse ; et de temps en temps, l’idée de la responsabilité qu’il allait avoir mettait sur son joli visage une expression inusitée, ce pli des sourcils qui, chez les êtres jeunes, marque l’effort d’une volonté. C’était le vieux Jack à présent. Il alla revoir tous ses coins favoris, comme un homme qui ferait à petits pas le pèlerinage de son enfance.
 
Ah ! la mère Salé put bien le menacer de loin, courir sur ses talons, le vieux Jack ne la craignait plus, et se sentait de force à lui porter son fagot. Mais il avait le plus grand chagrin de ne pouvoir aller chez les Rivals faire ses adieux à Cécile.
 
– Vois-tu ! mon Jack, après la scène que ces messieurs ont eue ensemble, ce ne serait pas convenable, répétait Charlotte à toutes les supplications de son fils.
 
Enfin, la veille du départ, dans la joie mauvaise de son triomphe, d’Argenton consentit à ce que l’enfant allât prendre congé de ses amis. Il arriva chez eux le soir. Personne dans le vestibule. Personne dans la pharmacie, dont les persiennes étaient closes. Rien qu’un filet de lumière venant de la bibliothèque, ce qu’on appelait la bibliothèque, un immense grenier encombré de dictionnaires, d’atlas, d’ouvrages de médecine et de grands volumes à dos rouge de la collection Panckouke.
 
Le docteur était là, très occupé à faire une caisse de livres.
 
– Ah ! te voilà ! dit-il à l’enfant, j’étais bien sûr que tu ne partirais pas sans me dire adieu. Ils ne voulaient pas te laisser venir, hein ? C’est un peu ma faute aussi. J’ai été trop vif. Ma femme m’a joliment grondé… À propos, tu sais qu’elle est partie hier avec la petite. Je les ai envoyées dans les Pyrénées passer un mois chez ma sœur. Elle était un peu malade, la petite. J’ai eu la bêtise de lui apprendre ton départ tout à coup, sans ménagement… Ah ! les enfants !… On croit qu’ils ne sentent pas les choses ; et ça vous a des chagrins autrement violents que les nôtres.
 
Il parlait à Jack comme à un homme. Tout le monde lui parlait comme à un homme, à présent ; et pourtant, à l’idée que sa petite amie avait été malade à cause de lui et qu’il s’en irait sans la voir, le vieux Jack se sentait envie de pleurer comme un enfant.
 
Il regardait les livres répandus, la grande pièce toute triste, mal éclairée d’une bougie posée sur un coin de table à côté du grog et de la bouteille d’eau-de-vie ; car M. Rivals profitait de l’absence de sa femme pour revenir à ses habitudes de bord. Aussi avait-il l’œil brillant, le bonhomme, et une singulière animation à fouiller dans tous ses livres, soufflant la poussière sur les vieilles tranches rouges, et vidant tout un coin de sa bibliothèque dans la caisse ouverte à ses pieds.
 
– Sais-tu ce que je fais là, petit ?
 
– Non, monsieur Rivals.