J2.01 - INDRET

 

DEUXIÈME PARTIE

I

INDRET

     Le chanteur se leva tout debout dans la barque où l’enfant et lui passaient la Loire un peu au-dessus de Paimbœuf, et embrassant le fleuve d’un geste emphatique :

 

– Regarde-moi ça, mon vieux Jack, si c’est beau !

 

Malgré ce qu’il y avait de grotesque et de convenu dans cette admiration de cabotin, elle se trouvait justifiée par le paysage admirable qui se développait sous ses yeux.

 

Il était environ quatre heures du soir. Un soleil de juillet, un soleil d’argent en fusion, étalait sur les vagues la longue traîne lumineuse de son rayonnement. Cela faisait dans l’air une réverbération palpitante, comme une brume de lumière où la vie du fleuve, active, silencieuse, apparaissait avec des rapidités de mirage. De hautes voiles entrevues, qui semblaient blondes dans cette heure éblouissante, passaient au loin comme envolées. C’étaient de grandes barques venant de Noirmoutiers, chargées jusqu’au bord d’un sel blanc étincelant de mille paillettes, et montées par de pittoresques équipages : des hommes avec le grand tricorne des saulniers bretons, des femmes dont les coiffes étoffées, papillonnantes, avaient la blancheur et le scintillement du sel. Puis, des caboteurs, pareils à des haquets flottants, leur pont tout encombré de sacs de blé, de futailles ; des remorqueurs, traînant d’interminables files de barques, ou bien quelque trois-mâts nantais arrivant du bout du monde, rentrant au pays après deux ans d’absence et remontant le fleuve d’un mouvement lent, presque solennel, comme s’il portait avec lui le recueillement silencieux de la patrie retrouvée et la poésie mystérieuse des choses venues de loin. Malgré la chaleur de juillet, un grand souffle courait dans tout ce beau décor, car le vent arrivait de la mer avec la fraîcheur et la gaieté du large, et faisait deviner un peu plus loin, au delà de ces flots serrés que le calme, la tranquillité des eaux douces abandonnait déjà, le vert de l’Océan sans limites, et des vagues, des embruns, des tempêtes.

 

– Et Indret ? où est-ce ?… demanda Jack.

 

– Là. Cette île en face de nous.

 

Dans le brouillard d’argent qui enveloppait l’île, Jack voyait confusément de grands peupliers en files et de longues cheminées d’où montait une épaisse fumée noire, étalée, répandue, qui salissait le ciel au-dessus d’elle. En même temps, il entendait un vacarme retentissant, des coups de marteaux sur du fer, sur de la tôle, des bruits sourds, d’autres plus clairs, diversement répercutés par la sonorité de l’eau, et surtout un ronflement continu, perpétuel, comme si l’île eût été un immense steamer arrêté et grondant, activant ses roues à l’ancre et son mouvement dans l’immobilité.

 

À mesure que la barque approchait, lentement, très lentement, parce que le fleuve était gros et dur à passer, l’enfant distinguait de longs bâtiments aux toitures basses, aux murailles noircies, s’étendant de tous les côtés avec une platitude uniforme, puis, sur les bords du fleuve, à perte de vue, d’énormes chaudières alignées, peintes au minium, et dont le rouge éclatant faisait un effet fantastique. Des transports de l’État, des chaloupes à vapeur, rangés au quai, attendaient qu’on chargeât ces chaudières à l’aide d’une énorme grue placée près de là et qui de loin ressemblait à un gibet gigantesque.

 

Au pied de ce gibet, un homme debout regardait la barque venir.

 

– C’est Roudic, dit le chanteur, et de son creux le plus creux, il poussa un hurrah formidable, qui s’entendit même au milieu de tout ce train de chaudronnerie.

 

– C’est toi, cadet ?

 

– Sacrebleu ! oui, c’est moi… Est-ce qu’il y a deux notes comme la mienne sous la calotte des cieux ?

 

La barque accosta. Les deux frères sautèrent dans les bras l’un de l’autre et se donnèrent une terrible accolade.

 

Ils se ressemblaient. Mais Roudic était beaucoup plus âgé et manquait de cet embonpoint dont les roulades et les tenues gratifient si vite les acteurs de chant. Au lieu de porter la barbe fourchue de son frère, il était rasé, tanné, et son béret de marin, un béret de laine bleue tout passé, recouvrait une vraie face de Breton, hâlée par la mer et taillée dans le roc, avec de tout petits yeux et un regard très fin, aiguisé par les travaux minutieux de l’ajustage.

 

– Et chez toi, comment va-t-on ? demandait Labassindre… Clarisse, Zénaïde, tout le monde ?

 

– Tout le monde va bien, Dieu merci ! Ah ! ah ! voilà notre nouvel apprenti. Il est gentil tout plein, ce petit gars… Seulement il n’a pas l’air fort.

 

– Fort comme un bœuf, mon cher, et garanti par les premiers médecins de Paris.

 

– Tant mieux, alors, car le métier est rude chez nous. Et maintenant, si vous voulez, allons voir le directeur.

 

Ils suivirent une longue allée de très beaux arbres, qui bientôt se changea en une rue de petite ville bordée de maisons blanches, proprettes et toutes pareilles. C’est là qu’habite une partie des employés de l’usine, les maîtres, les premiers ouvriers. Les autres se logent sur la rive opposée, à la Montagne ou à la Basse Indre.

 

À cette heure, tout était silencieux, la vie et le mouvement concentrés dans l’usine ; et sans le linge qui séchait aux fenêtres, des pots de fleurs rangés près des vitres, un cri d’enfant, la cadence d’un berceau sortant de quelque porte entr’ouverte, on aurait pu croire le quartier inhabité.

 

– Ah ! le drapeau est baissé, dit le chanteur comme ils arrivaient à la porte des ateliers… M’en a-t-il fait des peurs, ce sacré drapeau.

 

Et il expliqua à son vieux Jack que cinq minutes après l’arrivée des ouvriers pour le travail, le drapeau de l’entrée descendu de son mât annonçait que les portes de l’usine étaient closes. Tant pis pour les retardataires ; ils étaient marqués comme absents, et, à la troisième absence, expédiés.

 

Pendant qu’il donnait ces explications, son frère s’entendait avec le portier-consigne, et ils étaient admis à pénétrer dans l’établissement. C’était un tapage effroyable, ronflements, sifflements, grincements, qui variaient sans s’atténuer, se répondaient d’une foule de grandes halles à toits triangulaires, espacées sur un terrain en pente que sillonnaient de nombreux railways.

 

Une ville en fer.

 

Les pas sonnaient sur des plaques de métal incrustées au sol. On marchait parmi des entassements de fer en barre, de gueuses de fonte, de lingots de cuivre, entre des rangées de canons de rebut apportés là pour être remis à la fonte, rouillés à l’extérieur, tout noirs en dedans et comme fumant encore, vieux maîtres du feu et qui allaient périr par le feu.

 

Roudic, au passage, indiquait les différents quartiers de l’établissement : « Voilà la halle de montage… les ateliers du grand tour, du petit tour… la chaudronnerie, les forges, la fonderie… » Il lui fallait crier, tellement le bruit était assourdissant.

 

Jack, ahuri, regardait avec surprise, les portes des ateliers étant presque toutes ouvertes à cause de la chaleur, un grouillement de bras levés, de têtes noircies, de machines en mouvement dans une ombre d’antre, profonde et sourde, qu’une lueur rouge éclairait par saccades.

 

Des bouffées de chaleur, des odeurs de houille, de terre glaise brûlée, de fer en combustion, sortaient de là avec une impalpable poussière noire, aiguisée, brûlante, gardant au soleil un scintillement métallique, cet éclat de la houille qui pourrait devenir diamant. Mais ce qui faisait le caractère vif, pressé, haletant, de tout ce grand travail, c’était un ébranlement perpétuel du sol et de l’air, une trépidation continue, quelque chose comme l’effort d’une bête énorme qu’on aurait emprisonnée sous l’usine et dont ces cheminées béantes auraient craché tout autour la respiration brûlante et la plainte. De peur de paraître trop novice, Jack n’osait pas demander ce qui faisait ce bruit-là, qui, de loin déjà, l’avait impressionné.

 

Tout à coup ils se trouvèrent en face d’un ancien château du temps de la Ligue, sombre, flanqué de grosses tours, et dont les briques, noircies par la fumée de l’usine, avaient perdu leur éclat primitif.

 

– Nous voici à la direction, dit Roudic.

 

Et s’adressant à son frère :

 

– Est-ce que tu montes ?

 

– Je crois bien. Je ne suis pas fâché de revoir le « Singe » et de lui montrer que, malgré ses prédictions, on est devenu quelque chose d’un peu chic.

 

Il se carrait dans sa veste de velours, fier de ses bottes jaunes et de sa valise en bandoulière. Roudic ne lui fit pas la moindre observation, mais il paraissait gêné.

 

Ils passèrent sous la poterne basse, pénétrèrent dans les vieux bâtiments, une foule de petites pièces irrégulières, mal éclairées, où des commis écrivaient sans lever la tête. Dans la dernière salle, un homme d’un aspect sévère et froid était assis à un bureau sous le jour d’une haute fenêtre.

 

– Ah ! c’est vous, père Roudic !

 

– Oui, monsieur le directeur, je viens vous présenter le nouvel apprenti et vous remercier de…

 

– Le voilà donc ce petit prodige. Bonjour, mon garçon ! Il paraît que nous avons une vraie vocation pour la mécanique. C’est très bien, cela.

 

Puis, après avoir regardé l’enfant plus attentivement :

 

– Dites donc, Roudic ! il n’a pas l’air solide, ce gamin-là. Est-ce qu’il est malade ?

 

– Non, monsieur le directeur. On m’assure au contraire qu’il est d’une force étonnante.

 

– Étonnante, répéta Labassindre en s’avançant ; et, devant le regard surpris du directeur, il crut devoir lui rappeler qui il était, qu’il avait quitté l’usine depuis six ans pour entrer au théâtre de Nantes, et de là à l’Opéra de Paris.

 

– Oh ! je me souviens parfaitement de vous, dit le directeur d’un ton tout à fait indifférent ; et tout de suite il se leva comme pour couper court à la conversation.

 

– Emmenez votre apprenti, père Roudic, et tâchez de nous en faire un bon ouvrier. Avec vous, je ne suis pas en peine.

 

Le chanteur, vexé d’avoir manqué son effet, sortit très penaud. Roudic resta le dernier dans le bureau et échangea quelques mots à voix basse avec son chef. Après quoi, les deux hommes et l’enfant redescendirent, diversement impressionnés. Jack méditait ces mots « il n’est pas assez fort, » que chacun lui répétait depuis son arrivée ; Labassindre digérait son humiliation ; l’ajusteur, lui aussi, semblait préoccupé.

 

Quand ils furent dehors :

 

– Est-ce qu’il t’a dit quelque chose de vexant ?… demanda Labassindre à son frère : Il a l’air encore plus chien que de mon temps.

 

Roudic secoua la tête avec tristesse :

 

– Mais non. Il me parlait de Charlot, le fils de notre pauvre sœur, qui est en train de nous donner bien du tourment.

 

– Le Nantais vous donne du tourment ? demanda le chanteur. Qu’est-ce qu’il y a donc ?

 

– Il y a que depuis que la mère est morte, c’est devenu un riboteur fini, qu’il joue, qu’il boit, qu’il a des dettes. Pourtant il gagne de belles journées à l’atelier de dessin. Il n’y a pas un dessinandier pareil dans Indret. Mais qu’est-ce que tu veux ? Il mange tout avec ses cartes. Il faut croire que c’est plus fort que lui ; car enfin, ici, tout le monde s’en est mêlé, le directeur, moi, ma femme, rien n’y fait. Il pleure, il se désole, promet de ne plus recommencer ; puis, sitôt la paye touchée, crac ! il file sur Nantes et va jouer. J’ai déjà payé bien des fois pour lui. Mais maintenant, je ne peux plus. J’ai mon ménage, tu comprends ! puis, voilà Zénaïde qui se fait grande, il va falloir l’établir. Pauvre fille ! Quand je pense que j’avais eu idée de la marier avec son cousin. Elle serait heureuse à présent. D’ailleurs, c’est elle qui n’en a pas voulu, malgré qu’il soit très beau garçon et enjôleur comme il n’est pas possible. Ah ! les femmes ont plus de bon sens que nous… Enfin, voilà. En ce moment, nous essayons de le faire partir pour l’arracher à ses mauvaises connaissances. Le directeur me disait justement qu’il venait de lui trouver une place à Guérigny, dans la Nièvre. Mais je ne sais pas si le gaillard voudra y aller. Il doit avoir quelque relation par ici, et c’est ça qui le tient. Tu ne sais pas, cadet ? tu devrais lui en parler, toi, ce soir. Il t’écouterait peut-être.

 

– Je m’en charge ; n’aie pas peur ! dit Labassindre d’un air important.

 

Tout en causant, ils descendaient les rues ferrées de l’usine, encombrées a cette heure, la journée venant de finir, d’une foule de gens de toutes tailles, de tous métiers, bariolée de blouses, de vareuses, mêlant les redingotes des dessinateurs aux tuniques des surveillants.

 

Jack était frappé de la gravité avec laquelle s’opérait cette délivrance du travail. Il comparait ce tableau aux cris, aux bousculades sur les trottoirs, qui animent à Paris les sorties d’ateliers aussi bruyantes que des sorties d’écoles. Ici on sentait la règle et la discipline comme à bord d’un navire de l’État.

 

Une buée chaude flottait sur toute cette population, une buée que le vent de la mer n’avait pas encore dissipée et qui planait comme un nuage lourd dans l’immobilité de cette belle soirée de juillet. Les halles silencieuses évaporaient leurs odeurs de forge. La vapeur sifflait aux ruisseaux, la sueur coulait sur tous les fronts, et le halètement que Jack entendait tout à l’heure, se taisait pour faire place au souffle retrouvé par ces deux mille poitrines d’hommes épuisés de tout l’effort de la journée.

 

En passant parmi la foule, Labassindre fut vite reconnu :

 

– Tiens ! cadet. Comment ça va ?

 

On l’entourait, on lui donnait de grosses poignées de mains, on se disait des uns aux autres :

 

– Voilà le frère de Roudic, celui qui gagne cent mille francs par an rien qu’à chanter.

 

Tout le monde voulait le voir ; car c’était une des légendes de l’usine, cette fortune présumée de l’ancien forgeron et, depuis son départ, plus d’un jeune compagnon avait tâté au fond de son gosier pour voir si la note, la fameuse note à millions, ne s’y trouverait pas par hasard.

 

Au milieu de ce cortège d’admirations que son costume théâtral enflammait encore, le chanteur marchait la tête levée, parlant haut, riant fort, lançant des « bonjour, père chose ! bonjour, mère une telle ! » aux maisonnettes égayées de figures de femmes, aux cabarets, aux rôtisseries, qui emplissaient cette partie d’Indret où s’installaient aussi des forains de toute sorte, étalant leurs marchandises en plein air, des blouses, des souliers, des chapeaux, des foulards, cette pacotille ambulante qu’on trouve autour des camps, des casernes, des fabriques.

 

En passant à travers ces étalages, Jack crut voir une figure de connaissance, un sourire écartant les groupes pour arriver jusqu’à lui ; mais ce ne fut qu’un éclair, une vision emportée tout de suite par ce flot changeant de la foule en train de s’écouler dans la grande cité ouvrière, de se répandre jusque sur l’autre rive du fleuve, dans de longues barques, chargées, actives, nombreuses, comme pour le passage d’une armée.

 

Le soir tombait sur cette agitation de fourmilière dispersée. Le soleil descendait. Le vent fraîchissait, agitant les peupliers comme des palmes ; et c’était un spectacle grandiose que celui de l’île laborieuse entrant, elle aussi, dans son repos, rendue à la nature pour une nuit. À mesure que la fumée se dissipait, des masses de verdure apparaissaient entre les halles. On entendait le flot battre les rives ; et des hirondelles, qui rasaient l’eau avec de petits cris, tourbillonnaient autour des grandes chaudières alignées sur le quai.

 

La maison des Roudic était la première dans une longue file de bâtiments neufs rangés en caserne, sur une large rue derrière le château. Une très jeune femme, debout sur le seuil de la porte élevé de quelques marches, écoutait, la tête penchée, un grand diable accoudé à la muraille et parlant avec beaucoup d’animation. Jack croyait d’abord que c’était la fille de Roudic, mais il entendit le vieux contre-maître dire au chanteur :

 

– Regarde ! voilà ma femme qui est en train de faire une semonce à son neveu.

 

L’enfant se rappela que Labassindre lui avait appris en route que son frère s’était remarié quelques années auparavant. La femme était jeune, assez jolie, grande et souple, avec un air de douceur sur la figure, et je ne sais quoi de faible, d’abandonné, cette attitude penchée que donne à certaines femmes la fatigue d’une chevelure trop lourde. Contrairement à la mode bretonne, elle était nu-tête : et sa jupe d’étoffe légère, son petit tablier noir, la faisaient ressembler à la femme d’un employé et non à une paysanne ou à une ouvrière.

 

– Hein ?… crois-tu qu’elle est gentille ? disait Roudic, qui s’était arrêté à quelques pas avec son frère et le poussait du coude tout rayonnant de fierté.

 

– Mes compliments ! mon cher, elle a encore embelli depuis son mariage.

 

Les autres continuaient à causer, si absorbés dans leur conversation, qu’ils ne voyaient rien, n’entendaient rien.

 

Alors le chanteur, quittant son sombrero avec un geste en rond, entonna en pleine rue d’une voix retentissante :

 

Salut, demeure chaste et pure,

Où se devine la présence…

 

– Tiens ! mon oncle dit en se retournant celui qu’on appelait le Nantais.

 

Il y eut une minute d’effusion, d’accolades. On présenta l’apprenti que le Nantais toisa d’un air méprisant, mais auquel Mme Roudic parla avec douceur :

 

– J’espère que vous vous trouverez bien chez nous, mon enfant.

 

Puis on entra.

 

Derrière la maison sans profondeur, le couvert était mis dans un petit jardin desséché, brûlé, plein de légumes montés et de fleurs en graines. D’autres jardins tout pareils, séparés seulement les uns des autres par des treillages, s’étendaient tout le long d’un petit bras de la Loire qui semblait comme la Bièvre de ce coin-là, bordé de linge étendu, de filets qui séchaient, de chanvre en train de rouir, et traînant les détritus de tous ces ménages d’ouvriers.

 

– Et Zénaïde ? demanda Labassindre au moment de s’asseoir sous la tonnelle devant la table.

 

– Il faut manger la soupe en l’attendant, dit Roudic, elle va venir tout à l’heure. Elle est en journée au château. Ah ! dam, c’est devenu une fameuse couturière, maintenant.

 

– Elle travaille chez le Singe ? cria Labassindre qui avait toujours sa réception sur le cœur… Eh bien ! elle doit en avoir de l’agrément. Un homme si fier, si arrogant.

 

Et il commença à déblatérer contre le directeur, soutenu en cela par le Nantais qui avait ses raisons de lui en vouloir, lui aussi. L’oncle et le neveu étaient d’ailleurs bien faits pour s’entendre : tous deux sur la limite qui sépare l’artisan de l’artiste ayant juste assez de talent pour s’isoler dans leur milieu, mais une éducation première, des habitudes, des penchants qui les empêchaient d’en sortir. Deux métis d’Europe, la race la plus dangereuse, la plus malheureuse de toutes, avec ses haines envieuses et ses ambitions impuissantes.

 

– Vous vous trompez. C’est au contraire un homme excellent, disait le père Roudic défendant son chef qu’il aimait… Un peu dur sur la discipline. Mais quand on commande à deux mille ouvriers, il le faut bien. Sans ça rien ne marcherait. N’est-ce pas, Clarisse ?

 

Il se tournait ainsi à tout propos vers sa femme, car il avait affaire à deux beaux parleurs, et lui-même n’était pas très éloquent. Mais Clarisse s’occupait de son dîner, et l’on sentait en elle l’indolence d’une personne absorbée, dont les mains sont lentes, le regard errant, parce que la volonté absente est accaparée par quelque combat intérieur.

 

Heureusement que Roudic reçut du renfort et un renfort sérieux. Zénaïde venait d’entrer, une grosse petite boulotte, qui arriva, toute rouge, tout essoufflée, se jeter au plus fort de la mêlée. Celle-là n’était pas jolie. Lourde, courte, la taille mal équarrie, elle ressemblait à son père. La coiffe blanche de Guérande en épais diadème, la jupe écourtée, soutenue aux hanches par un bourrelet, le petit châle, attaché très bas aux épaules, augmentaient cette tournure élargie et massive. Positivement, elle avait l’air d’une armoire. Mais dans les sourcils fournis de cette brave fille, dans la coupe carrée de son menton, on sentait autant d’énergie, de force, de vouloir, qu’il se trahissait de mollesse et d’abandon sur le visage de la belle-mère.

 

Sans prendre le temps de détacher la paire de grands ciseaux pendus à sa taille comme un sabre, la bavette de son tablier encore bardée d’épingles et d’aiguilles enfilées qui faisaient une cuirasse à sa poitrine courageuse, elle s’assit à côté de Jack et partit en guerre tout de suite. L’éloquence du chanteur et du dessinandier ne lui faisait pas peur, à elle. Ce qu’elle avait à dire, elle le disait d’un petit ton de bonne femme, carrément, simplement ; mais quand elle parlait à son cousin, son regard et sa voix trouvaient des expressions de colère.

 

Le Nantais faisait semblant de ne pas s’en apercevoir, prenait tout en riant, répondait par des malices qui ne la déridaient pas.

 

– Et moi qui voulais les marier ! disait d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant, le père Roudic qui les écoutait se disputer.

 

– Ce n’est pas moi qui ai dit non, fit le Nantais en riant et regardant sa cousine.

 

– C’est moi, dit la Bretonne en rejoignant ses terribles sourcils et sans baisser les yeux… Et je m’en félicite. Comme je vois que vont les choses, sans doute qu’à cette heure je serais au fond de l’eau, du chagrin de vous avoir pour mari, mon beau cousin.

 

Ce fut dit avec une telle intonation, que le beau cousin en resta une minute décontenancé.

 

Clarisse était aussi très troublée, et son regard mouillé de larmes cherchait celui de sa belle-fille, comme pour la supplier.

 

– Écoute, Charlot, dit Roudic afin de changer la conversation, je vais te donner la preuve que le directeur est un bon homme. Il t’a trouvé une place magnifique à l’usine de Guérigny, et il m’a chargé de t’en parler.

 

Il y eut un moment de silence, le Nantais ne se pressant pas de répondre. Roudic insista :

 

– Remarque bien, mon garçon, que tu auras là-bas des conditions bien meilleures qu’ici… et que… et que… »

 

Il regardait son frère, sa femme, sa fille, pour trouver la fin de sa phrase.

 

– Et qu’il vaut mieux s’en aller que d’être renvoyé, n’est-ce pas, mon oncle ? fit le Nantais brutalement… Eh bien ! moi, je veux qu’on me renvoie si on a assez de mes services, et qu’on ne me traite pas comme un choufliqueur dont on se débarrasse en lui retenant une paye.

 

– Il a raison, sacrebleu ! dit Labassindre en tapant sur la table.

 

La discussion s’engagea. Roudic revint plusieurs fois à la charge, mais le Nantais tenait bon. Zénaïde, sans parler, ne quittait pas des yeux sa belle-mère qui sortait de table à tout instant, quoiqu’il n’y eût plus rien à servir.

 

– Et vous, maman, dit-elle à la fin, n’est-ce pas votre avis que Charlot devrait s’en aller là-bas ?

 

– Mais si, mais si, répondit Mme Roudic vivement… Je pense qu’il fera bien d’accepter.

 

Le Nantais se leva, très agité, très sombre.

 

– C’est bon, dit-il. Puisque tout le monde ici sera content de me voir partir, je sais ce que j’ai à faire. Dans huit jours, je serai filé. Maintenant ne parlons plus de ça.

 

La nuit tombait, on apporta de la lumière. Les jardins voisins s’éclairaient aussi, et l’on entendait tout autour des rires, des bruits d’assiettes dans les feuilles, la trivialité en plein air des guinguettes de banlieue.

 

Labassindre, au milieu de l’embarras général, avait pris la parole, ramassant dans sa mémoire tous les résidus des anciennes théories du gymnase sur les droits de l’ouvrier, l’avenir du peuple, la tyrannie du capital. Il faisait beaucoup d’effet, et des camarades, venus pour passer la soirée avec le chanteur, s’extasiaient devant cette éloquence facile, que le patois oublié ne gênait plus, et claire de toute sa banalité.

 

Ces compagnons, en costume de travail, noirs et las, que Roudic invitait à s’asseoir à mesure qu’ils entraient, avaient sur le bord de la table des poses avachies, se versaient de grands coups de vin qu’ils avalaient d’un trait en soufflant bruyamment et s’essuyant d’un revers de manche, le verre d’une main, la pipe de l’autre. Même parmi les Ratés, Jack n’avait jamais vu de pareilles façons de se tenir, et, par moments, quelque mot rustique le choquait par sa grossièreté franche. Puis ils ne parlaient pas comme tout le monde, se servaient entre eux d’une espèce de jargon que l’enfant trouvait bas et laid. Une machine s’appelait « une bécane, » les chefs d’ateliers « des contre-coups, » les mauvais ouvriers « de la chouflique » – Jack fut pris subitement d’une immense tristesse, devant cette tablée d’ouvriers qui se renouvelait continuellement, sans qu’on fit attention à ceux qui entraient ou qui sortaient.

 

– Voilà donc comme il faut que je devienne ! se disait-il, terrifié.

 

Dans la soirée, Roudic le présenta au chef d’atelier de la halle de forge, un nommé Lebescam, sous les ordres de qui l’enfant devait débuter. Ce Lebescam, un cyclope velu qui avait de la barbe jusque dans les yeux, fit la grimace en voyant ce futur apprenti habillé en monsieur et dont les poignets étaient si minces, les mains si blanches. Les treize ans de Jack gardaient en effet une tournure un peu féminine. Ses cheveux blonds, quoique coupés, avaient de jolis plis, ce tour caressant donné par les doigts de la mère ; et la finesse, la distinction qui étaient dans toute sa personne, cette aristocratie de nature qui irritait tant d’Argenton, ressortaient mieux encore sur le milieu trivial où il se trouvait maintenant.

 

Lebescam trouva qu’il avait surtout l’air bien délicat, bien « chétif. »

 

– Oh ! c’est la fatigue du voyage et ses vêtements de monsieur qui lui donnent cet air là, dit le brave Roudic ; et se tournant vers sa femme : – Clarisse, il va falloir chercher une cotte et une blouse pour l’apprenti… Tiens ! sais-tu, femme ? Tu devrais le faire monter tout de suite dans sa chambre. Il tombe de sommeil, cet enfant ; et demain il faut qu’il soit debout à cinq heures. Tu entends, mon petit gas ! à cinq heures précises je viendrai t’appeler.

 

– Oui, monsieur Roudic.

 

Mais, avant de monter, Jack dut subir encore les adieux de Labassindre, qui voulut boire un coup tout spécialement pour lui :

 

– À ta santé, mon vieux Jack, à la santé de l’ouvrier ! C’est moi qui vous le dis, mes enfants, le jour où vous voudrez, vous serez les maîtres du monde.

 

– Oh ! les maîtres du monde, c’est beaucoup d’affaires, dit Roudic en souriant. Si seulement on était sûr d’avoir une petite maison sur ses vieux jours avec quelques arpents à l’abri de la mer, on n’en demanderait pas davantage.

 

Pendant qu’ils discutaient, Jack, escorté des deux femmes, entra dans la maison. Elle n’était pas grande et se composait d’un rez-de-chaussée coupé en deux pièces, dont l’une s’appelait « la salle, » embellie d’un fauteuil et de quelques gros coquillages sur la cheminée. En haut, se retrouvait la même disposition. Pas de papier aux murs, une couche de chaux souvent renouvelée, de grands lits à baldaquins avec des rideaux de vieille perse à ramages, roses, bleu tendre, ornés de franges à boules. Dans la chambre de Zénaïde, le lit était une espèce de placard ouvert dans la muraille, à l’ancienne mode bretonne. Une armoire en chêne sculpté et ferrée, des images de sainteté accrochées partout avec des chapelets de toutes sortes, en ivoire, en coquilles, en graines d’Amérique, composaient l’ameublement. Dans un coin, un paravent à grandes fleurs dissimulait l’échelle qui montait à la soupente de l’apprenti et formait un petit étage ambulant et tremblant.

 

– Voilà où je couche, moi, dit Zénaïde. Vous, mon garçon, vous êtes là-haut, juste au-dessus de ma tête. Mais ne vous gênez pas pour ça, vous pouvez marcher, vous pouvez danser, j’ai le sommeil dur.

 

On lui alluma une grosse lanterne ; puis il dit bonsoir et grimpa dans sa soupente, vrai galetas où le soleil donnait si fort que, même à cette heure de nuit, les murs conservaient sa chaleur, concentrée, étouffante. Une fenêtre en tabatière, très étroite, laissant toujours le désir de l’air, s’ouvrait à même le toit. Certes, le dortoir du gymnase Moronval avait préparé le vieux Jack à d’étranges domiciles, mais au moins, là-bas, ils étaient plusieurs pour supporter toutes ces misères. Ici, il n’avait ni Mâdou, – pauvre Mâdou ! – ni personne. C’était bien la solitude de la mansarde qui n’ouvre que sur le ciel, perdue dans le bleu comme une petite barque en pleine mer.

 

L’enfant regardait ce plafond en pente où son front s’était déjà heurté, une image d’Épinal attachée au mur par quatre épingles ; il regardait aussi le costume étalé sur son lit, préparé pour l’apprentissage du lendemain : le large pantalon de toile bleue qu’on appelle « salopette » et le bourgeron piqué aux épaules de ces gros points de couture qui doivent résister à tous les efforts des bras en mouvement. Cela s’affaissait sur la couverture avec des plis de fatigue, d’abandon, comme si quelqu’un de très harassé s’était étendu là, au hasard de la lassitude des membres.

 

Jack pensait : « Me voilà. C’est moi, ça ! » et pendant qu’il se contemplait ainsi tristement, du jardin montait vers lui le bruit confus des conversations d’après boire mêlé à une discussion très vive engagée dans la chambre au-dessous entre Zénaïde et sa belle-mère.

 

On ne distinguait pas très bien la voix de la jeune fille, sourde et basse comme celle d’un homme. Madame Roudic, au contraire, avait une voix légère, fluide, que les larmes en ce moment, cristallisaient encore.

 

– Eh ! qu’il parte, bon Dieu ! qu’il parte, disait-elle, avec plus de passion que ses attitudes ordinaires n’en auraient fait soupçonner.

 

Alors le ton de Zénaïde, très sévère et très ferme, sembla se radoucir. Puis les deux femmes s’embrassèrent.

 

Sous la tonnelle, Labassindre chantait maintenant une de ces vieilles romances sentimentales qu’affectionnent les ouvriers :

 

Vers les rives de Fran-ance

Voguons doucement.

 

Tous reprenaient en chœur avec un accent traînard :

 

Voui, Voui,

Voguons en chantant.

Pour nous

Les vents sont si doux.

 

Jack se sentait dans un monde nouveau où pour réussir tout lui manquerait à jamais. Il avait peur, devinant entre ces gens et lui des distances, des ponts brisés, des abîmes infranchissables. Seule la pensée de sa mère le soutenait, le rassurait.

 

Sa mère !

 

Il songeait à elle en regardant le ciel rempli d’étoiles, ces milles piqûres d’or sur le carré bleu de sa vitre. Tout à coup, comme il était là depuis longtemps, la petite maison rendue enfin au sommeil et au silence, près de lui un long soupir s’éleva, tout tremblant encore de la secousse des larmes, et lui apprit que madame Roudic pleurait, elle aussi, à sa fenêtre, et qu’une autre peine que la sienne veillait dans cette belle nuit.

 

 

 

CHAPITRE II